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Territoire enfoui
Renaître de ses cendres
L’industrie du sida a sorti de l’ombre le milieu gai et l’a porté sur la place publique, non pas par amour ou par compassion pour les personnes atteintes, mais pour commercialiser cette problématique. C’est d’ailleurs ce que l’on fait avec toute nouvelle maladie. On est loin de notre bonne vieille charité chrétienne devant un groupe d’individus en proie à la souffrance !
Ce sont, dans l’ordre, l’argent, la politique, la science et la morale qui mènent le monde. Quelquefois le soir, au plus profond de l’individu, dans le secret de son cœur, cet ordre change... La morale prend le dessus et cause de l’insomnie. C’est bien fait !
La taverne s’active un peu plus et le bruit me ramène à la vie. Yves, mon ancien employeur, cet homme politique bien connu de la région, vient prendre sa bière habituelle. Tout son cortège l’accompagne.
Ici, on se connaît. Demain, sur la place publique, tout le monde retrouvera son anonymat. Nous n’irons l’un vers l’autre que si d’autres liens que notre orientation sexuelle le justifient. Cette entente tacite permet à beaucoup de gens publics de s’afficher dans la taverne gaie.
Il y a dans ce comportement le même genre de complicité que celle qui existe au sein d’une famille. Ce qui est vrai pour ces personnages politiques l’est aussi pour l’homme marié, l’homme d’affaires et l’homme de la rue. On ne fera jamais allusion au fait qu’on s’est vu à la taverne, par respect pour le silence que peut souhaiter l’autre sur sa véritable identité sexuelle. Cette solidarité m’émeut beaucoup.
J’entend Yves qui m’appelle.
– Viens te joindre à nous, Jacques !
Je ramasse ma bière et mon paquet de cigarettes. Yves aurait-il besoin de mes services ? Il a sa voix qui souvent me coûte très cher, celle qu’il prend pour me présenter avec désinvolture un gros travail de recherche. En le négociant à la taverne, en le vulgarisant, en le minimisant, il m’achètera à rabais. Normalement, ce qui me semble au départ une bonne affaire se révèle par la suite n’être que de l’exploitation pure et simple.
Je me demande toujours si Yves est un profiteur ou s’il ne voit vraiment pas l’ampleur du travail qu’il me demande. Je lui donne toujours le bénéfice du doute. C’est un homme public. Il est à son meilleur quand il y a du monde autour de lui. Il n’arrête jamais. On dirait qu’il fuit la solitude.
– Vous connaissez tous Jacques ? lance-t-il. Pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est le véritable penseur de ma machine politique.
Du tac au tac, je réponds :
– Il doit sûrement avoir quelque chose à me demander pour me démontrer autant de reconnaissance...
Le petit groupe rit de bon cœur. Parmi eux, il y a Marc, un homme dans la trentaine qui fait carrière dans les médias.
– Eh bien ! fait-il, toi aussi, tu commences à le connaître, notre Yves !
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